BIOGRAPHIES ET REFLEXIONS

Antonio Gadès

Danseur, Chorégraphe, Metteur en scène

directeur de la Compagnie Antonio Gadès

"Je suis né en novembre 1936 dans la province d'Alicante, à l'extrême pointe des terres catalanes. Ma famille est une famille d'ouvriers. Ma mère travaillait dans la chaussure, mon père dans la mosaïque. Il était communiste, et il s'engagea dans les rangs républicains comme volontaire pour la défense de Madrid, un mois avant ma naissance.

J'ai grandi à Madrid, commençant à travailler à l'âge de onze ans. J'ai été groom. J'ai servi d'assistant à un photographe et j'ai fait de petits travaux également à l'ABC (journal espagnol). En sortant du laboratoire, j'allais au journal et, en sortant du journal, je transportais des fruits... C'est avec l'argent gagné en manipulant des cageots que je me suis payé mes premiers cours de danse dans une académie qui se trouvait là par bonheur. J'étais prêt à tout essayer, et j'essayais tout pour m'en tirer : le cyclisme, le football... Plus tard même, j'ai voulu être torero ! Je me suis donc mis à danser pour échapper à la faim, pas autre chose. Je ne peux pas parler de ma vocation... A cette époque, il m'arrivait de danser comme font les enfants, sur la musique des pianos mécaniques qui passaient dans les rues. C'est une voisine qui m'a remarqué et m'a conseillé de prendre des cours. J'y suis allé. Au bout de trois mois, j'obtins un contrat pour danser je ne sais quoi, des mambos, des danses de cabaret, qui n'avaient rien à voir avec le flamenco.

J'étais alors à Santander, puis à Barcelone, accompagnant une bailarina. C'était en 1952. J'avais seize ans.. Par bonheur, quelqu'un me vit et me recommanda à Pilar Lopez. Celle-ci m'appela à Madrid, et m'engagea aussitôt, faisant de moi, dans l'année qui suivit, le premier danseur de sa troupe. Je demeurai avec elle jusqu'en 1961, date à laquelle je partis pour Rome.

Mon départ pour l'Italie représente une autre étape. J'allais collaborer à une chorégraphie du Boléro de Ravel réglée par Anton Dolin... J'avais acquis une formation classique et j'apportais mon expérience de danseur espagnol. Anton Dolin imaginait le pas et je le corrigeais pour lui donner du caractère. Après quoi, je participai au festival de Spolete à l'invitation de Gian Carlo Menotti. Je montai un ballet avec Caria Fracci et Miskovitch. Ce fut la Pavane pour une infante défunte et le Retable de Don Cristobal. Nous avions là une très bonne compagnie avec laquelle j'ai fait une tournée en Italie, puis je suis allé monter l'Amour sorcier de Falla à la Scala de Milan où je donnais aussi des classes. J'eus alors l'occasion de régler des danses pour l'Opéra Carmen, oeuvre qui m'est maintenant familière.. J'avais déjà dansé une Carmen aux Arènes de Vérone en 1957 avec Pilar Lopez, et cela avait même été mon vrai début au ballet, avec un pas-de-deux sur le Songe de Turina. Puis je réglai une autre Carmen plus tard, avec Menotti. Je fis enfin celle avec Saura et les danses pour le film de Francesco Rosi...

Cette année italienne écoulée, j'allai vivre à Paris. Je ne me souciais ni de danser, ni de chorégraphier. Je pris des cours chez Mme Nora et Mme Tikanova. Je me mis à regarder avec beaucoup d'attention la peinture contemporaine. Je passais mon temps avec des amis qui étaient de bons connaisseurs et je rencontrai Mme Atlan, Sonia Delaunay, Serge Poliakoff, Hans Hartung. Jacques Damase songeait alors à un ballet pour Spolete. Il aurait aimé y intégrer des oeuvres picturales de ces différents créateurs, mais je connus une crise sentimentale qui fit échouer ce projet.

Je retournai à Madrid où je fondai ma première compagnie. Elle comprenait deux danseurs, une danseuse, un guitariste, un chanteur et nous avons fait nos débuts à Barcelone, où j'obtins un grand succès dans une Tabla Flamenca qui se nommait Los Tarantes. Ce succès fut décisif. Je fus reconnu par les artistes, des intellectuels Juan Miro, Antoni Tapin, Joan Brossa m'aidèrent, et j'obtins un contrat pour Madrid et, à Madrid, un contrat pour participer à l'exposition mondiale de New-York. Cela se décida en moins d'un an entre juillet 1963 et mars 1964, date à laquelle je retounais aux Etats-Unis avec une compagnie de quinze personnes.

Je compris qu'il fallait que les chorégraphes espagnols perdent leurs complexes. Nous devons être des créateurs libres. Si le chorégraphe s'est préparé, s'il a une connaissance profonde de sa culture, il doit pouvoir logiquement en donner la traduction la plus propre et la plus pure. Le seul problème est un problème d'esthétique...

Je suis devenu danseur par hasard.

J'aime le théâtre, la danse, mais j'aime beaucoup moins paraître en scène. Je préfère la part du chorégraphe, la construction, le travail mécanique. Le monde des artistes ne me plaît pas. J'y vois trop de gens vivre d'une façon fausse, beaucoup trop détachés du réel et de l'humanité. Je déteste le vedettariat, cette inclination à se croire génial, un demi-dieu, et je trouve la plupart du temps les danseurs bien banals. Je préfère les poètes, les peintres...

Je n'aime que la travail. Et, dans le travail, je cherche comme à atteindre l'origine de l'homme qui s'est fait en travaillant. Je passe ma vie à cet acharnement qui me justifie. Il s'agit de l'effort physique, mais aussi de la pensée, un effort intellectuel, sans référence aux dieux. Lorsqu'on dit de moi que je suis un artiste, je ne sais quoi penser. Tous les gens qui paraissent sur les planches ne sont pas des artistes et, plutôt que de m'affirmer tel, je préfère me présenter comme un travailleur. Si j'éveille l'émotion, tant mieux.

Il est dans la tradition du flamenco d'exprimer le sentiment.

La danse s'est beaucoup écartée de ce qu'elle était à l'origine, expression d'un état d'âme. On dansait de joie. On trépignait de rage. L'homme a transformé peu à peu cette explosion d'énergie en pirouettes, sauts, figures raffinées dont souvent on ne saisit plus la raison. Peu importe le pourquoi du bond, il est apprécié pour lui-même... Que l'on ne voie surtout pas là une condamnation de toute danse classique. Plus que tout, me plaît la liberté et je veux que chacun puisse s'exprimer comme il l'entend.

Si le flamenco doit être exécuté avec une certaine spontanéité, cela
n'implique nullement le relâchement, non plus l'improvisation.
Observez les bons danseurs ! On est obligé de remarquer qu'ils savent
parfaitement deux ou trois pas, à partir de quoi ils bâtissent toute leur
danse. Ces danseurs ne sont pas en général, des danseurs "largos",
\ d'une grande richesse du point de vue du répertoire gestuel. Ils ont un
vocabulaire relativement pauvre : deux ou trois figures héritées de la tradition et qu'ils répètent toute leur vie : il faut parler avec prudence et inspiration ea?4es^ schémas de-bas©-sont bien défmisr et prenens garde à ne pas attacher cet art à une race ! Certes, les gitans ont souvent une grâce, un sens rythmique particuliers, mais tous les gitans du monde ne dansent pas le flamenco. Voyez ceux de Valence ou de Marseille ! Le flamenco se danse dans une région précise d'Andalousie, Jerez, Cadix, Séville et dans cette région seulement. De plus, il est dansé par des gitans et des non-gitans - gitanos et payos -je suis payo. Et il y eut de bons danseurs et de bonnes danseuses parmi les payos.

Bien des chanteurs aussi n'étaient pas gitans. Par contre, à Jerez, au Puerto de Santa Maria, à Cordoue, Grenade, la tradition déjà faiblit. Le cante vient d'Utrera. Une des personnes qui a fait le plus pour le flamenco, Pilar Lopez, m'a permis de connaître cette région. A Madrid également fut fondée une école où sont venus les meilleurs artistes d'Andalousie, mais sur le flamenco, on sent aussi l'influence castillane.. Vicente Escudero était originaire de Valladolid où vivaient de nombreux gitans. Ce sont eux qui l'ont initié. Je l'ai rencontré en 1955 avec Pilar Lopez, mais c'est en 1963 que je l'ai surtout connu. Avec la Argentina, cet homme a porté le flamenco de la fête de village à la scène de théâtre. On ne pouvait même pas parler de flamenco de tablao car c'étaient souvent de pauvres gens qui essayaient de gagner leur vie avec deux pas de faruca de zapateado.

La Argentina et Vicente Escudero pensèrent que l'on pouvait faire mieux. J'ai beaucoup parlé avec Vicente. Il disait que j'étais un "ladrons de oido", que j'avais l'oreille à l'affût. Il m'apprit la position de la main. Je vous assure que j'ai tiré profit de ces échanges. Vicente Escudero était un homme très digne et il le resta jusqu'à la mort, une sorte de chevalier. J'aimais son arrogance devant la vie, son attitude exemplaire. Il a lutté contre le franquisme sans dire un mot, par le simple refus de collaborer à quoi que ce soit d'officiel. Sur le plan du style, on peut se faire une idée de ce que fut son caractère inventif à travers les photographies. Il conçut une nouvelle esthétique. Il fut sans doute le premier à danser les bras levés. Auparavant, on ne tirait pas des bras beaucoup d'effets. On tenait les mains posées à hauteur de la ceinture afin d'accorder toute l'attention aux pieds. On claquait les doigts...Nous nous ressemblions physiquement. Il avait aussi beaucoup de goût pour les arts plastiques et il peignait de petites silhouettes dansantes. Il admirait Berruguete et les imagineras, les peintres de statues polychromes. Il avait une passion pour les figures de Rouault."

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Commentaires (1)

1. Anne-marie 10/10/2007

Très bel article sur Antonio GADES, j'en ai encore appris.Qu'il est devenu danseur par hasard,et comme il dit qu'il est" payo".
Il m'enlève aussi des complexes dans le fait que je ne suis ni Gitane, ni Andalouse, ni Espagnol.
Heureusement que j'ai la danse, sous toutes ses formes. La danse, c'est la vie.

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